UN PERE
Impatiemment je regarde ma montre : mon taxi a 30 min de retard et Robert doit être inquiet !
Robert ! Je l’imagine, le buste droit, bien calé dans son fauteuil, sa canne à portée de main, prêt à me sourire lorsque j’ouvrirais la porte de sa petite maison blottie près de la rivière, pour l’emmener à l’aéroport !
Voilà 2 ans qu’il n’est pas retourné là-bas, en Roumanie, le pays qui a vu naître Carl, son fils adoptif !…
- » Ce sera la 5° fois, m’a-t-il dit hier, et sans doute la dernière !… »
La dernière ?… Je n’en suis pas si sûr : Robert a toujours été une force de la nature et aujourd’hui, à 78 ans, il a gardé son allure conquérante malgré sa démarche hésitante : Une double prothèse des genoux, ce n’est pas une mince affaire ! Mais, je le connais, rien ne l’arrête et la perspective de ce voyage le tonifie suffisamment pour qu’il ait la tête emplie de projets de toutes sortes !
- » Tu sais, m’a-t-il répété, les yeux brillants, les petites me manquent beaucoup… je compte bien faire une cure de bisous ! »
Son fils a 40 ans ! Il a vécu une enfance difficile… Passant d’un orphelinat à l’autre, de famille d’accueil en famille d’accueil, il a rencontré Robert, le célibataire endurci, lors d’une activité sur le bois… Le bois, c’est sa vie à Robert, il est ébéniste et transmettre son savoir a toujours été une grande joie pour lui. Rapidement il a remarqué les dons du petit Carl, son écoute attentive à ses conseils, ses gestes précis et délicats, son plaisir à façonner un objet ! Ils se sont tout de suite bien entendus ces deux-là et, lorsque l’enfant, âgé de 8 ans tout juste, a interpellé Robert en le regardant bien en face pour lui dire sans ambages :
- » Je voudrais que tu m’adoptes… » Robert est resté sans voix !
Plus tard il m’a raconté sa surprise, son questionnement, ses espoirs et sa décision de se lancer dans l’aventure… Ensuite il se souvient de la difficulté des dossiers à remplir, des périodes de doute, des mises en garde, des nuits sans sommeil passées à ressasser les objections et, petit à petit, le changement de ses habitudes, sa vie qui avait un but et son affection sans retour pour cet enfant abandonné qui ne demandait qu’un peu d’amour !
Carl à grandi, s’est épanoui, a retrouvé une part d’insouciance et donné une tendresse indéfectible à son protecteur… Ce dernier a pu connaître les joies et les inquiétudes d’un père, la chaleur d’une présence constante, la fierté de voir son fils réussir dans ses études, sa profession, sa vie privée avec Lucie et, enfin, la famille qui s’agrandit avec la naissance de deux adorables jumelles…
Bien sûr, Robert a retrouvé sa vie solitaire, la famille habite un peu trop loin à son goût, mais ils se voient souvent, se téléphonent, passent ensemble leurs vacances et Robert est toujours aussi ému lorsque les petites lui chuchotent :
- » Papy on t’aime ! »…
Je n’ai pas à ouvrir la porte de la maison de mon ami car Robert ne repartira pas en Roumanie… Devant le portail de bois verni une ambulance est arrêtée, gyrophare en action et j’aperçois à l’intérieur Robert inanimé…
- » Que s’est-il passé ?…
- » AVC… Nous avons tout essayé… pour rien ! C’est son fils qui nous a prévenus il y a une heure… il était étonné que son père ne réponde pas à son appel ce matin… Ils avaient prévu un voyage… loin… Nous lui avons expliqué… Il arrive dès que possible ! »
Déjà l’ambulance est repartie… Je rentre dans la maison… les volets sont à demi fermés… Dans le salon, près du fauteuil renversé, une valise et une canne se font vis-à-vis…











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