l'ETRANGER
Dans la forêt profonde, ils se connaissaient tous depuis si longtemps …Les sapins et les mélèzes, les chênes et les érables, les pins et les frênes … Ils vivaient d’air, de soleil et de pluie … Leurs longues racines s’abreuvaient quotidiennement dans le torrent tapageur qui pirouettait à leurs pieds, remuant la terre noire et riche d’humus nourricier… Le temps s’écoulait, paisible !
Ils avaient grandi ensemble, se saluaient sous la brise complice, se chuchotant tous leurs secrets … Lorsque le printemps s’annonçait, ils adoraient recueillir au creux de leurs bras enveloppants des nichées d’oisillons que les parents leur confiaient avec douceur… Ils accompagnaient de leurs bruissements une cacophonie de pépiements affamés … pas encore prêts pour se mêler à la chorale des adultes, mais si attendrissants … Lorsque la saison s’avançait, les oiseaux prenaient de l’assurance et c’est avec regret que tous ces gardiens bénévoles les laissaient s’envoler avant de les voir revenir, l’année suivante, pour nicher à leur tour …
Le
printemps était donc leur saison de prédilection … Cependant, ils
possédaient ce que l’on appelle « une bonne nature »
et, lorsque le gardiennage était terminé, ils avaient à cœur de
devenir plus attentifs à leurs voisins : orgueilleux, le sapin
éclaircissait ses aiguilles pour laisser passer le soleil sur le
hêtre encore bourgeonnant ; ravi le mélèze étalait ses
jeunes pousses lumineuses vers le chêne confus mais reconnaissant
tandis que le saule pleureur se penchait comiquement sur un fouillis
de buissons turbulents …
Tout
allait donc bien … jusqu’à l’arrivée de l’ETRANGER … Il
s’était infiltré sans bruit sous le couvert de la mousse et des
herbes hautes … Depuis combien de temps cherchait il à se faire
une place dans ce monde qui n’était ni de sa race ni de sa
culture !...
Le
jour où, en début d’après-midi, profitant d’un rayon
éblouissant, ses premières feuilles dentelées, s’ouvrirent à la
vie, ce fût un beau branle-bas au milieu de cette forêt
centenaire !
Le premier à le découvrir fût un pin sylvestre : voulant se dégourdir un peu, il tortillait ses racines enchevêtrées dans la fraîcheur du torrent lorsqu’en surveillant la couleur de sa peau bronzée il n’en crût pas ses yeux : là, blotti près de son large tronc, un inconnu encore un peu frêle, tendait vers le ciel ses branches fines, sans souci du qu’en dira-t-on … Le premier étonnement passé, le pin interpella aussitôt son plus proche voisin : un acacia encore en tenue hivernale lequel, éberlué, communiqua la nouvelle à un trio de bouleaux palpitant d’émoi … Bien sûr, ce fût une traînée de poudre au centre de cette cathédrale vivante …
Pendant
toute l’année, l’intrus fût regardé de travers, moqué pour
son feuillage trop léger et même ignoré par les plus vindicatifs !
Pourtant, pendant ces longs mois, il prenait de la force et
grandissait très vite … Bien sûr, il souffrait de l’attitude de
ses voisins … seul le merisier planté près de lui savait le
réconforter :
«
Ne t’inquiètes pas ; j’ai connu ça en arrivant ici …
je voyais bien que l’on avait du mal à m’accepter, que l’on
ne me comprenait pas … Et puis tu vois, aujourd’hui ils sont
heureux de ma présence car j’attire les oiseaux …
«
Oui, mais moi que pourrais je leur offrir pour qu’ils deviennent
mes amis ?
«
Ne cherche pas … cela viendra tout seul, en temps voulu !
Or,
l’hiver se prolongeait, triste chaque arbre grelottait tandis que
le nouvel arrivé continuait à se désoler … Pourtant un matin il
se sentit tout guilleret
Qu’y avait-il donc de changé en lui ? Quelles étaient ces effluves qui le traversaient, ce dynamisme qui lui redonnait espoir en des jours plus ardents, cette impression de reprendre vie ?... Son ami, le merisier, le sortit de ses pensées :
« Est-ce
toi voisin qui embaume ainsi notre domaine ? Jusqu’à
présent, nous avions bien quelques tilleuls à l’odeur de miel,
mais rien d’aussi délicat, d’aussi sucré, et surtout pas en
plein mois de février ?... Rappelle moi donc ton nom, je crois
bien que tu vas devenir indispensable ici, tu nous apportes le
printemps avant l’heure …
«
On m’appelle « mimosa » répondit timidement l’arbuste
en se redressant … En quelques heures il se voyait couvert de
grappes dorées et odorantes … Lui aussi les découvrait pour la
première fois ! »
Une
rumeur arrivait jusqu’à lui, une rumeur bienveillante et
chaleureuse … De longs bras le frôlaient doucement, caressant ses
fleurs veloutées … attirée par leur parfum, une feuille de houx
s’élança mais retomba aussitôt sur ses piquants, enivrée par
ces émanations surprenantes …
Il
n’était pas besoin de discours … Le mimosa sût enfin qu’il
faisait, maintenant, partie des leurs !









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